sauvages

Vendredi 27 janvier 2012 5 27 /01 /Jan /2012 10:13

 

La notion de guerre contre l' humanité  est de plus en plus répandue. Il est clair qu'une fraction de l'humanité s'est érigée et entend continuer à s'ériger contre la majorité, pour la maintenir sous sa coupe par tous les moyens.

 

La plupart des gouvernements sont d'évidence les complices ou les larbins de ces agissements déments, peut-être par crainte, car comme l'ont démontré les innombrables assassinats de dirigeants intègres depuis celui de Kennedy, et sans doute bien avant, il est dangereux de s'opposer aux puissances invisibles.

 

C'est de plus en plus clair, et presque tout le monde peut le voir, à condition de vouloir ou d'accepter de voir.

 

Inutile donc d'insister.

 

Une notion me semble cependant à préciser. La guerre contre l'humanité n'oppose pas seulement un clan et ses chiens de meute à la foule des esclaves.

 

Cette foule elle-même se déchire et se lacère mutuellement. Le jeu des puissants - voyez le nain et ses sbires - est de séparer. Le fameux "diviser pour régner" est toujours en place, et fonctionne à merveille.

 

Lâchons les pompiers sur les flics, les commerçants sur les fonctionnaires, les papys sur les étudiants, les cheminots sur les routiers, les blancs sur les noirs, et continuons tranquillement nos manigances.

 

Dire que l'humanité est en danger, c'est dire que les humains dans leur grand nombre risquent d'avoir froid, faim, de mourir de misère, et ne l'oublions pas, c'est déjà le cas, pour des raisons effroyablement mercantiles, comme le rappelle inlassablement Jean Ziegler.

 

 

 

 

 

Mais c'est aussi dire que l'humanité, au sens "caractère de ce qui est humain" est attaquée. S'il est extrêmement difficile de lutter contre les "maîtres" du monde, chacun peut résister à sa propre déchéance.

 

L'humanité est le propre de l'être humain, sa nature profonde, et chacun est le gardien de sa propre humanité. A chacun de découvrir ce qui fait son caractère unique, en quoi il est précieux et irremplaçable, quel est son trésor, de le sauvegarder, le préserver, l'entretenir et le donner au monde.

 

C'est là, dans ce minuscule creuset, que se livre la véritable guerre. Plus les hommes seront humains, c'est-à dire qu'ils quitteront la livrée mécanique dont on les affuble depuis la naissance, plus ils résisteront aux injonctions qui jaillissent de partout, y compris de leur propre nature pervertie, pour marcher leur propre chemin, plus la lumière grandira dans ce monde.

 

Nul ne peut rien contre le monstre extérieur tant qu'il n'a pas fait face à son monstre personnel.

 

Chaque instant nous propose simplement de choisir entre l'humanité, qui est chaude, souple et fragile, libératrice et l'inhumanité, froide, rigide, blessante, asservissante.

 

Chacun de nous, seul, peut en décider. C'est pourquoi chacun de nous détient le pouvoir de changer le monde. 

 

 

 

Par Vieux Jade - Publié dans : sauvages - Communauté : Le Sarmiento
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Jeudi 12 janvier 2012 4 12 /01 /Jan /2012 18:12

Il y a toujours un gougnafier dont je n'ai jamais croisé la route pour m'écrire des "Cher Monsieur" lorsqu'il a besoin d'un service. Un truc en cravate bien mielleux qui m'écraserait sans même me voir si je ne servais pas ses plans du moment.

 

Monsieur suffit largement. C'est qui, lui, à me traiter ?

   

Peut-être qu'il se pourlèche en pensant : chair me sied ? 

 

Je sais qui m'est cher, moi, qui est cher à mon coeur. Si j'écris ou si je prononce ce mot rare et précieux : cher, c'est que j'écris avec l'encre de mon coeur.

   

Dans le genre, j'aime aussi beaucoup : "Merci mille fois" et "Merci, vous êtes gentil", sans oublier la variante doucement impérative "Vous seriez gentil..."

 

Merci une fois, ça suffit.  Merci vient du latin mercere, faire du commerce, échanger. En principe, on ne paie qu'une fois, pas deux, et mille encore moins. J'ai une méfiance et une répugnance qui me vient dès l'instant où un quidam cherche à me faire croire qu'il va me payer mille fois.

 

Va me verser sa compote, m'engluer, ce madoff de la flagornerie.

 

A l'époque des mails, la salutation la plus fréquente est "Cordialement". Ben voyons. Des mecs dont j'ignore tout viennent faire caca dans ma boîte mail et se torchent royalement d'un "cordialement".

 

Ont-ils seulement un coeur ? Si oui, en voudrais-je ? Un coeur qui s'échappe et traîne partout, ça fait un peu partouze, dégoulinant, suspect. Prévoir capote et/ou bassine.

 

 

On est dans l'inverse de la politesse. La politesse, c'est le respect. Reculer d'un pas, comme l'a rappelé Narf il y a peu, pour regarder, voir l'autre.

 

Un regard suffit, une poignée de main, un mot simple. Les brouettes de cordialité et les tombereaux de mercis de gens virtuels, je les jette dans le vide.

 

Reçu un mail ce soir d'une dame avec laquelle je travaille rarement, mais avec plaisir. Elle signe son courrier : "Très cordialement", probablement pour montrer qu'elle entend se démarquer de cette gabegie.

 

Je rigole. A ce train, on sera à "Extrêmement cordialement" et "Un million de fois merci, vous êtes fastueusement plus que gentil, mon brave" avant 2013.

 

A moins qu'on se parle à la kalachnikov?

 

 

 

George Grosz

Par Vieux Jade - Publié dans : sauvages - Communauté : Le Sarmiento
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Samedi 7 janvier 2012 6 07 /01 /Jan /2012 13:09

gorges-du-Tarn-mai-2009-189.jpg

 

Dans ce rêve, j'étais assis sur une terrasse de maison, sous une tonnelle, avec mon copain M., et sa femme (qui dans la vie n'est pas sa femme, il s'en passe des drôles dans les rêves). Il avait un peu la tête de Jung. Nous sirotions un vin noir au bord du chemin de terre qui montait.

 

Un tracteur s'arrêta. Son chauffeur descendit, nous expliqua qu'il allait labourer une terre qu'il avait là-haut, sur la montagne.

 

Mais ce sont des pierres, des landes, dis-je. Il s'obstinait. Ce sont mes terres, c'est à moi. Ce sont les terres des Dieux, des esprits, répondais-je. On ne laboure pas la montagne. Mais il voulait à tout prix que ça produise, que ça crache de la rentabilité.

 

Labourez la plaine, dis-je. C'est de la montagne descendue pour nous. Envoyez les chèvres là-haut, c'est leur place, mais ne labourez pas le domaine des Dieux.

 

Bien sûr, pensais-je plus tard, au réveil, que la montagne produit. Elle s'écoule et donne les riches alluvions de la vallée, choses visibles. 

 

Elle est aussi l'espace de liberté, le dernier lieu sauvage, la sauvegarde du reste. 

 

La montagne est le monde des causes. Ne labourez pas les causes, laissez-les déterminer le monde des effets. Travaillez la terre, pas le roc.

 

Mais l'avidité n'a pas de bornes. Manipuler les causes comme le font les sorciers modernes est un rêve de fous.

 

Ce monde sombrera totalement, il n'en restera rien à l'instant même où le dernier centimère carré aura été réduit à l'usage profane. 

 

Il basculera et redeviendra une fois encore vierge.

Par Vieux Jade - Publié dans : sauvages - Communauté : Le Sarmiento
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Lundi 26 décembre 2011 1 26 /12 /Déc /2011 18:49

Je suis passé des centaines de fois dans ce couloir, sans jamais y avoir remarqué cette porte. Une petite porte de bois toute simple, peinte en faux bois.

 

Je suppose qu’elle a toujours été là, et que tout simplement, je ne l’ai pas vue.

 

C’est simple, on ne voit que ce qui nous fait signe. Tout le reste nous échappe. Ce matin là, vers onze heures, alors que je passais dans le couloir, la porte m’a dit : Regarde, je suis là. Ouvre- moi. Je l’ai ouverte.

 

J’étais dans une petite pièce sans autre issue qu’une petite fenêtre vermoulue et poussiéreuse qui laissait entrer juste assez de lumière pour que je n’aie pas besoin d’allumer. J’ignore si j’ai ou non refermé.

 

Devant moi, il y avait des cartons, de ces vieux cartons d’archives avec des dates inscrites, et un portant, comme on en trouve dans les magasins de vêtements. Plein de vieilleries. Des robes, surtout, des tailleurs, de vieux ensembles de femmes, mais aussi des costumes d’hommes, surannés, démodés, des costumes noirs, bleus et marrons avec des fils blancs entrecroisés comme j’en voyais aux enterrements au temps de ma jeunesse, lorsque l’on mettait encore ses habits du dimanche pour toutes les grandes occasions.

 

Des vêtements de grands-pères et de grand-mères, des châles, des hauts aux épaules rembourrées, et j’hésitais à les toucher, tant ça sentait la vieillerie et la poussière.

 

Soudain, j’aperçus une robe verte qui à son tour me faisait signe, dans cette masse silencieuse. J’écartai les cintres voisins, et sortis une robe d’été d’un vert d’émeraude. Et soudain je me revis, je nous revis dans cette chambre qui se trouvait au dessus d’un restaurant, où nous nous sommes défaits pour la première fois de nos vêtements, où j’ai défait un à un chaque bouton de sa robe verte, pour découvrir son dos mince et brun, j’étais comme suffoqué, et son souvenir entier est revenu, ses cheveux, lourde masse de bronze clair, ses hanches, son parfum, même. Et c’était à la fois précis et flou, comme si la distance était impossible à franchir. Mais pourquoi revenir ? Je haussai les épaules. Ce qui est mort est mort. Mes doigts et mon regard erraient encore, et peu à peu je reconnus d’autres vêtements, et tous me disaient : moi, et moi, te souviens-tu ? Et je revoyais ces scènes jusque là enfouies sous les arrivages journaliers. Et quand je fus accoutumé à cela, je vis que de chaque vêtement, partaient de petits fils presque invisibles dans la pénombre, et que chacun s’accrochait à mon ventre.

 

D’abord, je voulus me dresser et crier, balayer tout cela d’un geste. Et je m’arrêtai. Autour de moi, tournaient des formes impalpables qui disaient dans une sorte de chuchotement : souviens-toi, souviens-toi, ne nous fais pas mourir une fois de plus, nous n’avons plus que cela pour subsister, nous te prenons si peu, si peu, c’est si peu pour un vivant, et tu nous a aimées, disaient les formes de femmes, et tu nous as aimés, disaient les amis évanouis, traîtres ou trompés, et les vieillards, la tante Claire, qui piquait lorsqu’on l’embrassait, ceux des vieux qui perdaient la tête aux fêtes et qui ne savaient même plus mon prénom, parmi tous ces enfants, tu es le fils de qui ? mais qui se souvenaient encore par delà la mort, me reconnaissaient et disaient : n’oublie pas, tu es de mon sang, n’oublie pas…

 

Je ne sais pas combien de temps je suis resté, peut-être que j’ai dormi et rêvé. J’ai entendu des pas et des voix, et des rires. Je me suis mis debout, et mon pied a bousculé un vieux chapeau de feutre. Je l’ai ramassé, et distraitement, tout en cherchant à me souvenir de ce que je faisais ici, dans cette pièce confinée et obscure, j’ai vu qu’il portait un nom sur son bandeau intérieur : A. Pernath. Ca me dit quelque chose, mais c’est vraiment très loin. Car personne n’a porté ce nom dans ma famille.

 

Je suis sorti et j’ai refermé la porte. Je crois que j’ai rêvé, car lorsque je suis revenu, je ne l’ai pas retrouvée. Mais parfois, la nuit, je repense à tous ces souvenirs enfuis, cette femme à la robe verte, son rire, ses pleurs, les vieux qui s’embrassaient puis restaient assis aux mariages, D. qui est mort broyé sous le tunnel de Fourvière, dans sa voiture en panne, et d’autres, dont les vêtements désuets et racornis demeurent dans un réduit de mon cœur, et je leur ouvre les portes de mon ventre, au plus profond afin qu’ils viennent y prendre un peu de vie, et je sais qu’ils me bénissent pour cela.

 

Et puis j’ai vu que d’autres fantômes me hantaient aussi, mais de vivants, ceux-là, d’histoires cassées, effilochées, non achevées, ou pas comme je l’aurais voulu. Sa trace près du canal cet hiver là, ses mèches noisette qui s’échappaient de son bonnet de laine noire, les heures passées et envolées, et ce petit fil encore, par où elle, ou une ombre d’elle restée là dans les rayons de ma mémoire se nourrit. Elle est bien vivante, pourtant et je la rencontre encore parfois.

 

Faut-il tout balayer ?

 

Oui. Je dois sortir du cercle des morts, des ombres du passé, m’en libérer. Je me délecte encore de certains souvenirs, mais je sais maintenant qu’en fait, ce sont eux qui se délectent de ma substance, et de l’énergie que je leur transmets. Je sais aussi que je suis attendu ailleurs, chez moi, et que je n’ai plus de temps à perdre… mais cette porte me hante encore, parfois…

 

 

Texte publié pour la première fois sur ce blog le 29 janvier 2010. 

Par Vieux Jade - Publié dans : sauvages - Communauté : Le Sarmiento
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Dimanche 25 décembre 2011 7 25 /12 /Déc /2011 11:44

orage et jardin 024

Depuis cinq jours, on entendait gronder la terre. Au loin, les ombres violettes et grises des montagnes se fondaient dans les nuages d'acier. Une bande blanche comme un poignard au soleil, puis des filoches de coton jusqu'au milieu du ciel. Dans la rosée les pas collaient les grains de sable, marquant les traces. Les bêtes paissaient, les enfants sortis des tentes rameutaient les femelles pour la traite. La musique du matin, ce sont les cris des poursuites, l'aboiement des chiens et le bêlement des troupeaux.

 

Les flûtes, les soupirs et les guitares sont pour le soir. Et ce grondement sourd, d'où vient-il? Les vieux se sont assis sur les monticules de rochers, le cou tendu comme font les faisans.

 

Quelques hommes sont partis avant l'aube, ce matin là, voici quatre jours, dans la nuit bleue et fraîche, pour tenter de savoir l'origine de cette obscure menace qui les mina vers l'heure où les vessies se gonflent, où les sexes deviennent durs et les enfants parlent dans le sommeil. Ils ne sont pas encore revenus. La matinée se déroule comme les autres jours. Les tentes sont groupées dans la petite vallée d'herbe & de sable venu de la montagne, déposé là par l'eau bondissante du torrent depuis tant et tant de vies d'hommes et de bêtes. Car un jour les montagnes sont jeunes et fringantes, et se tendent de toutes leurs forces minérales et jaillissantes à l'assaut de la lumière. Elles n'ont pas de mémoire, pas de passé. Qu'un présent incompressible, envahissant, qu'elles tentent de jeter vers le ciel, comme une plante y jette sa semence. Une grande et unique faim de grandir encore, et toujours. Et le ciel, lui, se recule. Ils ne sont pas du même monde, ni de la même génération.

  

Et peu à peu, elles s'usent, dans cet âpre et joyeux combat, puis elles ploient, et s'affaissent, sous les forces conjuguées de l'eau, du temps, du vent, et de leurs os vieillis commencent à rouler des pierres qui se détachent. Et de leurs flancs rompus naissent des sources et des lits de caillasses que le grand vent balaie. Et un jour, l'herbe y pousse, et les bêtes y viennent. Et la merde des bêtes fait un tendre duvet, une litière, une peau plus douce au pied de l'homme qui y peut tendre ses toiles et allumer le feu. La terre est la mère de l'homme.

 

A midi, ce jour là, les chasseurs revinrent, rapportant une chèvre des montagnes qu'ils dépecèrent. Ils mangèrent la viande brûlante et prirent le lait caillé, puis ils parlèrent, et dirent ce qu'ils savaient. Car parmi ce peuple, nul n'avait de secret pour l'autre.

 

A deux jours de marche, venait une immense troupe, l'armée du prince Tiki. A sa tête, le général Croc en Jambe, illustre ripailleur et dévoreur de vies d'hommes, de femmes et d'enfants. Il avait tant versé le sang que ses mains étaient teintes de rouge jusqu'au coude. Et le fond de ses yeux luisait de rouge, aussi, comme l'oeil du tigre en chasse. Avec le général, l'armée des femmes où il prenait le plaisir de sa verge et de ses yeux. L'armée des cuisiniers suivait, et celle des dépeceurs. Les soldats marchaient derrière, et puis enfin les éléphants, plus de trois mille. Car tel était le général que nul ennemi ne l'attaquait de front, alors les femmes marchaient devant. Mais tant de fantômes le suivaient, qu'il fallait plus de vingt mille hommes pour le garder.

 

La terre grondait du pas de cette foule, et le général grondait pour ne pas entendre l'immense clameur de l'armée des ombres qui marchait sur ses pas. Alors tout ce vacarme réveillait les montagnes qui en secouant leurs membres engourdis jetaient bas leur couvertures de forêts et de neige, et les avalanches roulaient dans les vallées. Et les peuples fuyaient devant ce tigre fou.

 

Il fallait donc partir.

 

 

 

*

 

 

 

Le prince Tiki ne dormant plus depuis des mois, comme l'inaction pesait au chef de ses armées, et que chaque jour leur paraissait à tous les deux, pour des motifs différents, une cage plus étroite que le jour précédent, inquiet de ses feulements et de ses yeux terribles, il avait rassemblé ses conseillers dans la salle des saphirs. Leur lumière bleue lui semblait une eau calme versée sur le volcan qui menaçait. Si peu d'eau pour un tel feu!

 

Les sages l'étaient assez pour partager le trouble du prince. Rien ne les mettrait à l'abri de la colère de la brute, s'il venait à rompre les derniers liens qui le rivaient au monde des hommes. La conquête des royaumes de l'Ouest avait occupé l'illustre combattant durant sept ans. Sept ans de guerre et de carnage, de riches butins et d'esclaves, mais également de paix pour le royaume. Croc en Jambe se régalant ailleurs, on pouvait enfin dormir tranquille, et jouir paisiblement des grands jardins peuplés d'oiseaux, des concubines et des ouvrages des peintres et des lettrés.

 

Il était temps d'envisager une nouvelle conquête. Oui, mais que conquérir? Croc en Jambe avait tant agrandi le royaume que nul peuple ne subsistait en l'enceinte des montagnes qui limitait le monde. Et nul n'aurait pensé à les franchir. Car en ce temps elles avaient planté leurs crocs et leurs griffes si loin dans le ciel que l'ombre d'un homme n'aurait pu s'y glisser.

 

"Reste le gouffre du Nord, dit doucement le vieux Jaka.

- Le gouffre du Nord! Vous n'y pensez-pas! s'émurent les autres.

- Oui, le gouffre du Nord. S'il y avait autre chose, de l'autre côté? On pourrait l'y envoyer.

- Mais il n' y a rien, vous le savez bien! Qui serait assez fou...

- Rien, soit. Mais il est bien des êtres qui ne sont rien, et dont le costume...Il suffit d'habiller convenablement ce rien.

- Et peut-être que...qu'il n'en reviendrait pas, songea le prince. Mais comment l'envoyer là-bas? dit-il.

- Construisons un pont.

- Voilà, c'est cela. Mais ça peut prendre des années. Il faut que ce soit Croc en Jambe lui-même qui le construise."

 

C'est la raison pour laquelle Jaka monta, avec le savoir-faire & la discrétion qu'il tenait de ses très distingués ancêtres une petite machination. Il tira des geôles princières deux condamnés qu'on avait oublié de dépecer, leur promit la vie et la fortune, les envoya par la ville, comme deux voyageurs enfin de retour. Il les munit d'or et de joyaux, qu'ils dépensèrent à foison par les bordels et les auberges. Dûment dressés par leur maître, ils parlèrent généreusement du pays par delà le gouffre du Nord, d'où ils prétendaient revenir. Le général fut assez vite informé de leur existence, et les fit chercher. On les amena roidement devant sa face, où ils se laissèrent tomber au sol, tremblants de peur.

  

" Est-il vrai que vous avez franchi le gouffre? rugit le géant.

- C'est vrai, bredouillèrent-ils.

- Menteurs! hurla le général. Comment êtes-vous passés?

- Nous avons été enlevés par des aigles. Ils nous ont posés de l'autre côté, dans leur nid. Mais nous avons pu nous échapper. Alors nous avons vu l'autre côté du monde, mentirent-ils.

- Ah oui? Et comment est-ce donc?

- C'est un pays d'or et de joyaux. Le soleil ne s'y couche jamais, et la lune est à ses côtés. Il pleut de la lumière, et les femmes y ont des larmes de diamant.

De chaque fleur que l'on y arrache perle un rubis. Les guerriers y  chevauchent des dragons de lave...

- Assez! Comment-êtes vous revenus?

- Un magicien nous a ramené, au moyen d'une poudre. Il existe, Seigneur, une prophétie en ce pays, qui dit que lorsqu'un homme aura pu le conquérir, il deviendra immortel, et sera changé en dieu. Les guerriers, les femmes et les fleurs seront à lui, ainsi que...

- Aaah! Jetez-les dehors!"

 

Les deux drôles, assez contents de s'en tirer à si bon compte, détalèrent jusque chez Jaka, qui se fit raconter l'entrevue.

"Personne ne vous a vu venir ici? s'enquit-il aimablement.

- Personne, Seigneur".

On les égorgea promptement.

 

Après une nuit de folie, où l'on lustra le sol de son palais du sang de trois esclaves fugitifs éventrés là, Croc en Jambe se mit en tête de devenir immortel. Impossible de dresser des aigles. Il réfléchit longtemps, fit réfléchir autour de lui. Et un jour - est ce lui, est ce un autre? Qu'importe, ce sont toujours les grands qui ont les idées; donc, un jour il trouva:

 

" Un pont! hurla-t-il, comme en s'éveillant d'un songe. Construisons un pont."

 

Voici donc la raison pour laquelle la terre grondait dans la steppe qui s'étendait devant le gouffre.

 

 

 

*

 

 

 

Dans une grotte de la Mère Montagne, vivait un homme oublié des hommes. Au début de son installation, certains des villages au pied des gorges lui montaient des fruits ou du beurre, mais il cessa un jour de s'alimenter. On lui offrit alors des corbeilles de fleurs, mais un soir il ferma les yeux et cessa de respirer.

Nul ne savait s'il était vivant ou mort, mais jamais quiconque n'osa franchir l'entrée de la caverne. A l'approche, une main invisible se posait sur les épaules, et l'on se hâtait de redescendre vers les vallées.

 

Alors que depuis des vies d'hommes l'ermite chevauchait les vents des royaumes les plus éloignés de nous, une lumière vint, comme une caresse & la voix de l'amour le plus pénétrant lui dit: "Viens, maintenant, mon fils; il est temps".

 

Alors l'ermite ouvrit les yeux, et l'air filtra par ses narines. Il se rasa & coupa ses cheveux par égard pour les hommes, et quitta son refuge.

Il marcha lentement, sans hâte, mais il couvrait sans jamais arrêter des lieues de ses pieds nus, comme s'il ne foulait pas le sol. Quand il parvint dans la plaine, ses pas ne soulevèrent aucune poussière.

Il marchait depuis la montagne, et vint à rencontrer l'armée en route. Un nuage s'en élevait, et un grondement sourd soulevait les cailloux du chemin.

Alors, il s'arrêta, puis s'assit à terre, comme un pin planté dans le roc. Et ses racines filèrent vers le coeur du monde.

  

L'armée cessa son mouvement furieux.

Les eu         Les eunuques et les premières femmes vinrent buter sur l'obstacle, comme des vagues sur une falaise. Le mouvement reflua, comme la mer se rejette en arrière, et les éléphants rompirent le genou. Des hommes se brisèrent le cou. Les milliers d'ombres suspendirent leur poursuite, et le silence se posa comme un couvercle sur la soupe qui bout.

 

Stoppé net dans le déflorement de deux petites bergères qu'on lui avait amenées, Croc en Jambe se mit à hurler:

" Que se passe-t-il?

- Seigneur, il y a un homme, devant nous.

- Un homme! Et alors?

- Seigneur, c'est peut-être un dieu? Il est là, et ne bouge pas. Et nul n'avance.

- Aaah!".

D'une gifle il lança l'homme à terre, et sortit de sa litière. Il avança jusqu'à l'ermite qui le regardait venir placidement.

 

" Qui es-tu? Que veux tu?

- Où vas tu? dit doucement l'ermite.

- Vas-tu répondre à mes questions? Que veux-tu?"

L'ermite regarda à travers les yeux du général.

" Penses-tu passer ainsi chargé?"

 

Stupéfait, Croc en Jambe mit un moment à se ressaisir. Le sable coulait entre ses doigts de pieds, comme si la terre se préparait à céder sous lui.

" Cesseras-tu de me regarder ainsi? hurla-t-il."

L'homme ne dit mot.

Les gardes faisaient cercle autour du général qui cria:

" Crevez-lui les yeux, & avancez!".

Alors les gardes se saisirent de l'homme. On lui creva les yeux à coups de dague, puis on le jeta à terre, & l'armée reprit sa marche en avant.

Seuls les éléphants bronchèrent lorsqu'ils passèrent près du corps ensanglanté.

 

Le lendemain, l'armée parvint au bord du gouffre. On avait beau scruter l'air, le regard ne parvenait pas à l'autre côté. C'était comme un rideau opaque, ou un miroir brillant qui ne renverrait pas d'image.

 

Les ingénieurs se mirent à l'oeuvre. Ils dépêchèrent des hommes au bas du gouffre, par d'immenses cordes. Lorsqu'enfin ceux ci eurent touché le fond, ce que personne n'avait fait, de mémoire d'homme, ils inspectèrent la roche, dressèrent un plan des lieux, enregistrant tous les détails qui peuvent satisfaire un ingénieur, puis on les remonta.

 

Les semaines & les mois passèrent. Les carriers découpèrent la montagne la plus proche en blocs que les éléphants tiraient jusqu'au bord. Puis d'énormes treuils les descendaient au fond, interminablement. Pendant ce temps, la moitié de l'armée que l'on avait descendu au fond érigeait des piliers. Au bout d'un an d'un labeur incessant, alors que les jeux de Croc en Jambe devenaient de plus en plus cruels, neuf cent arches se dressaient, & chaque jour le général allait, sur son cheval feu, jusqu'au bout de l'ouvrage, scrutant l'air. Un jour, il finit par distinguer les tours d'une ville, & ses coupoles luisant sous le soleil. C'était donc vrai!

Alors son agitation n'eut plus de bornes. Il tua les hommes comme des mouches, dévora quelques enfants, & insulta les dieux.

 

"Plus vite, plus vite!". Il fouettait lui-même les ingénieurs, les contremaîtres. Et puis un jour, il sut que l'ouvrage serait fini durant la nuit, & les deux bords enfin reliés. Mille arches!

 

Ce furent des heures terribles. Pour vaincre les fantômes qui l'avaient poussé jusque là, il répandit autant de sang qu'en une année. Vaincre, ne pas dormir, briser tout ce qui résiste, courir, toujours, plus loin, plus vite...

 

Au matin, il s'engagea sur le pont, suivi d'une interminable file de femmes, d'hommes & d'animaux.

 

Lorsqu'il fut à la six cent soixante sixième arche, le premier éléphant mit le pied sur l'ouvrage.

 

Lorsqu'il parvint à la huit cent quatre vingt-huitième, le dernier éléphant s'engagea, suivi d'une bande de chiens errants.

 

Lorsqu'il mit le pied sur la neuf cent quatre-vingt dix neuvième arche, la dernière ombre, tout juste morte de la nuit, y entra à son tour.

 

"Victoire!" hurla le général, triomphant, le regard rouge comme le tigre en rut, limant ses dents l'une contre l'autre.

" Victoire!" glapirent les hommes. Et les éléphants barrirent.

" Victoire" murmurèrent les ombres.

 

Alors, le pont frémit, imperceptiblement. Une onde passa, comme lorsque la main de l'amant effleure la joue de l'aimée. Et les arches fléchirent, comme lorsqu'elle baisse les yeux. Les piliers se couchèrent comme les cils sur ses joues.

 

 

*

 

Lorsque le tumulte se fut apaisé, & la poussière retombée, ne restaient plus que les attaches de bronze qui retenaient la première arche, & elles pendaient dans le vide.

 

Les oiseaux de proie tournèrent tout le jour, en un nuage noir. Enfin le soleil se pencha vers la terre, & perça la première étoile; une silhouette apparut.

C'était un homme. Il marchait lentement, sans hâte, & ses pieds semblaient ne pas toucher le sol. Il avança jusqu'au bord du gouffre. Ses yeux crevés semblaient voir loin devant lui. Il s'arrêta un instant, ou une éternité, peut-être, comme s'il contemplait un fleuve, ou écoutait une chanson. Puis il dit à mi-voix: " J'arrive".

Il se remit en marche, franchissant les trente pas qui le séparaient du gouffre, & s'engagea dans le vide, et le vide le portait.

 

 

Texte publié ici le 29 janvier 2010 pour la première fois, et avant (date perdue) sur NoT.

Par Vieux Jade - Publié dans : sauvages - Communauté : Le Sarmiento
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Orients

Présentation

Lisez-moi Lisez moi Lisez moi

Lave

Après l’explosion

Nul ne l’a sue

Le jour d’après

Coule la lave

Brûlent les cendres

Lave la lave

Mange la louve

Larmes sans sel

De régime

Cuit et recuit 

Frottent les cendres

Récurent

 

Pas encore nu,

Pas tout à fait ?

Restent des choses

Bien accrochées

Des salissures

De vieux fantômes

D’anciennes guerres

 

Qui peut le faire, si ce n'est toi ? 

 

Nettoie

 

Les notes glissent

Comme des larmes

Gouttes de feu

Sur la paroi

 

Qui m’a volé le cœur ?

Qui m’a trempé vivant,

Comme une lame ?

Qui m’a fouetté les yeux,

M’a déchiré le ventre

Me baisant les paupières

Et m’enduisant de baume,

Me prenant par la main,

Pour me conduire

Dehors ?

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Les dits de Lao Yu

LE BUT DE LA QUÊTE EST DE N'AVOIR

NI BUT, NI QUÊTE

 

***

 

QUE SAIT-IL DE LA PESANTEUR,

CELUI QUI N'EST JAMAIS TOMBÉ ?

 

***

 

C'EST SOUVENT LORSQU'ELLE S'ENFUIT QU'ON PERÇOIT L'ESSENCE DE LA BEAUTÉ

 

***

 

LA MER A DES MILLIARDS DE VAGUES QUI BATTENT TOUS LES RIVAGES. OU EST LE CENTRE DE LA MER ?

 

***

 

CE QUI EST MORT N'A AUCUN POUVOIR SUR CE QUI EST VIVANT

SEULS LES MORTS CRAIGNENT LES MORTS

 

***

 

QUAND LE NID BRÛLE, LES OISEAUX S’ENVOLENT

 

***

 

C’EST DANS LA CHUTE QUE LES AILES POUSSENT

 

***

 

CE QUI PEUT ÊTRE PERDU EST SANS VALEUR

 

***

 

LA MAISON EST PLUS GRANDE QUE LA PORTE

 

***

 

L’ERREUR EST LA VOIE

 

***

 

LA ROUTE EST DURE A CELUI QUI BOÎTE

 

***

 

LA LUMIERE DE L’ETOILE EST DANS L’ŒIL QUI LA REGARDE

 

***

 

LES PETITS NOURRISSENT LES GRANDS

 

***

 

LES RICHES ONT UNE BOUCHE
MAIS PAS DE MAINS POUR LA REMPLIR

C’EST POURQUOI IL LEUR FAUT
DE NOMBREUX SERVITEURS ;


CEUX QUI ONT DE NOMBREUX SERVITEURS
NE SAURAIENT VIVRE SEULS,

CE SONT DONC DES PAUVRES ;


CELUI QUI PEUT VIVRE SANS SERVITEURS 
EST DONC LE VERITABLE RICHE.

 

***

 

VIVRE C’EST REVENIR SUR SES PAS

 

***

 

LA NUIT LAVE LE LINGE DU SOLEIL

 

***

 

LES RUISSEAUX EMPORTENT LES MONTAGNES

 

***

 

UNE EPINE DANS LE PIED DU GENERAL : L’ARMEE S’ARRÊTE


***
 


UN PORC EN HABITS DE SOIE RESTE UN PORC,
COMME UN DIAMANT DANS LE FUMIER

RESTE UN DIAMANT.

MAIS LA PLACE D’ UN DIAMANT

EST DANS UN ECRIN DE SOIE,

ET CELLE D’UN PORC DANS LE FUMIER.

 

***

 

COMME SEULE L’EAU ETANCHE LA SOIF,
SEULE LA JUSTICE COMBLE LA FAIM DE JUSTICE

 

***

 

DU COLIBRI A L’AIGLE, IL EXISTE DE NOMBREUX OISEAUX

 

***

 

LE DEDANS REGLE LE DEHORS

 

***

 

L’EPONGE BOIT LE VIN RENVERSÉ
ET LA ROSÉE DU MATIN

 

 

***  

 

LORSQU'IL DECOUVRE LE MIEL,

L'OURS OUBLIE LA PIQÛRE DES ABEILLES

 

 

 

 

 

 

 

 

Des mots des mots des mots des

Quand à un livre je me livre , ce que je lis me délie.

 

 

Je me demande pourquoi on n'a pas encore une loi qui oblige à faire bouillir les bébés à la naissance, afin qu'ils soient parfaitement stérilisés.

 

Circuler, pour mieux s'ôter.

Toute notre vie, on attend une grande cause pour se lever, et on passe sa vie accroupi, à croupir.

Le lucane aime prendre l'R le soir à sa lucarne.

Ce qu’il y a de bien dans l’état de siège, c’est qu’on prend le temps de s’asseoir.

 

 

Les oiseaux sont les poissons du ciel,

nous en sommes les crabes


Heureux les déjantés, ils quitteront plus facilement la route commune!

 
L’argent n’a pas d’odeur, mais il y contribue.


Un vrai sosie, c’est invraisemblable.

   

Quand je grossis, je m’aigris ; et quand je m’aigris, je grossis.

   

Le temps, c’est de l’urgent.

   

Joindre l’utile au désagréable : se faire renverser par une ambulance.  

 

Le journal du paradis, c’est le Daily Cieux.

   

Yfaut et Yaka sont dans un bateau ; Yfaut tombe à l’eau, Yaka l’repêcher.

 

Chaque matin, s’ils ne sont pas morts, les vieux vont aux nouvelles.

 

Le poète a latitude d’explorer toutes les longitudes.

   

Etre réduit à la portion congrue, c’est fort peu. Moins, c’est incongru.

 

Peut-on dire de quelqu’un
dont la vie dépend des autres pour tout qu’il
est riche ?
La bouche est elle riche ?

Peut-on dire de quelqu’un
qui n’a rien à attendre des autres qu’il est pauvre ?
Les mains sont elles pauvres ?

 

Curieux comme mystique s’oppose à mastoc.

 

On a mis bien des ouvrages majeurs à l’index.

 

Quand le brouillard tombe, on voudrait qu’il se casse.

 

Au matin, la nuit tombe de sommeil.

 
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