
Depuis cinq jours, on entendait gronder la terre. Au loin, les ombres violettes et grises des montagnes se fondaient dans les nuages
d'acier. Une bande blanche comme un poignard au soleil, puis des filoches de coton jusqu'au milieu du ciel. Dans la rosée les pas collaient les grains de sable, marquant les traces. Les bêtes
paissaient, les enfants sortis des tentes rameutaient les femelles pour la traite. La musique du matin, ce sont les cris des poursuites, l'aboiement des chiens et le bêlement des
troupeaux.
Les flûtes, les soupirs et les guitares
sont pour le soir. Et ce grondement sourd, d'où vient-il? Les vieux se sont assis sur les monticules de rochers, le cou tendu comme font les faisans.
Quelques hommes sont partis avant l'aube, ce
matin là, voici quatre jours, dans la nuit bleue et fraîche, pour tenter de savoir l'origine de cette obscure menace qui les mina vers l'heure où les vessies se gonflent, où les sexes
deviennent durs et les enfants parlent dans le sommeil. Ils ne sont pas encore revenus. La matinée se déroule comme les autres jours. Les tentes sont groupées dans la petite vallée d'herbe
& de sable venu de la montagne, déposé là par l'eau bondissante du torrent depuis tant et tant de vies d'hommes et de bêtes. Car un jour les montagnes sont jeunes et
fringantes, et se tendent de toutes leurs forces minérales et jaillissantes à l'assaut de la lumière. Elles n'ont pas de mémoire, pas de passé. Qu'un présent incompressible,
envahissant, qu'elles tentent de jeter vers le ciel, comme une plante y jette sa semence. Une grande et unique faim de grandir encore, et toujours. Et le ciel, lui, se recule. Ils ne
sont pas du même monde, ni de la même génération.
Et peu à peu, elles s'usent, dans cet
âpre et joyeux combat, puis elles ploient, et s'affaissent, sous les forces conjuguées de l'eau, du temps, du vent, et de leurs os vieillis commencent à rouler des pierres qui se
détachent. Et de leurs flancs rompus naissent des sources et des lits de caillasses que le grand vent balaie. Et un jour, l'herbe y pousse, et les bêtes y viennent. Et la merde des
bêtes fait un tendre duvet, une litière, une peau plus douce au pied de l'homme qui y peut tendre ses toiles et allumer le feu. La terre est la mère de l'homme.
A midi, ce jour là, les chasseurs revinrent,
rapportant une chèvre des montagnes qu'ils dépecèrent. Ils mangèrent la viande brûlante et prirent le lait caillé, puis ils parlèrent, et dirent ce qu'ils savaient. Car parmi ce peuple,
nul n'avait de secret pour l'autre.
A deux jours de marche, venait une immense
troupe, l'armée du prince Tiki. A sa tête, le général Croc en Jambe, illustre ripailleur et dévoreur de vies d'hommes, de femmes et d'enfants. Il avait tant versé le sang que ses mains
étaient teintes de rouge jusqu'au coude. Et le fond de ses yeux luisait de rouge, aussi, comme l'oeil du tigre en chasse. Avec le général, l'armée des femmes où il prenait le plaisir de sa
verge et de ses yeux. L'armée des cuisiniers suivait, et celle des dépeceurs. Les soldats marchaient derrière, et puis enfin les éléphants, plus de trois mille. Car tel était le
général que nul ennemi ne l'attaquait de front, alors les femmes marchaient devant. Mais tant de fantômes le suivaient, qu'il fallait plus de vingt mille hommes pour le garder.
La terre grondait du pas de cette
foule, et le général grondait pour ne pas entendre l'immense clameur de l'armée des ombres qui marchait sur ses pas. Alors tout ce vacarme réveillait les montagnes qui en secouant leurs
membres engourdis jetaient bas leur couvertures de forêts et de neige, et les avalanches roulaient dans les vallées. Et les peuples fuyaient devant ce tigre fou.
Il fallait donc partir.
*
Le prince Tiki ne dormant plus depuis des mois,
comme l'inaction pesait au chef de ses armées, et que chaque jour leur paraissait à tous les deux, pour des motifs différents, une cage plus étroite que le jour précédent, inquiet de ses
feulements et de ses yeux terribles, il avait rassemblé ses conseillers dans la salle des saphirs. Leur lumière bleue lui semblait une eau calme versée sur le volcan qui menaçait. Si peu
d'eau pour un tel feu!
Les sages l'étaient assez pour partager le
trouble du prince. Rien ne les mettrait à l'abri de la colère de la brute, s'il venait à rompre les derniers liens qui le rivaient au monde des hommes. La conquête des royaumes de l'Ouest avait
occupé l'illustre combattant durant sept ans. Sept ans de guerre et de carnage, de riches butins et d'esclaves, mais également de paix pour le royaume. Croc en Jambe se régalant
ailleurs, on pouvait enfin dormir tranquille, et jouir paisiblement des grands jardins peuplés d'oiseaux, des concubines et des ouvrages des peintres et des lettrés.
Il était temps d'envisager une nouvelle
conquête. Oui, mais que conquérir? Croc en Jambe avait tant agrandi le royaume que nul peuple ne subsistait en l'enceinte des montagnes qui limitait le monde. Et nul n'aurait pensé à les
franchir. Car en ce temps elles avaient planté leurs crocs et leurs griffes si loin dans le ciel que l'ombre d'un homme n'aurait pu s'y glisser.
"Reste le gouffre du Nord, dit doucement le
vieux Jaka.
- Le gouffre du Nord! Vous n'y pensez-pas!
s'émurent les autres.
- Oui, le gouffre du Nord. S'il y avait autre
chose, de l'autre côté? On pourrait l'y envoyer.
- Mais il n' y a rien, vous le savez bien! Qui
serait assez fou...
- Rien, soit. Mais il est bien des êtres qui ne
sont rien, et dont le costume...Il suffit d'habiller convenablement ce rien.
- Et peut-être que...qu'il n'en reviendrait
pas, songea le prince. Mais comment l'envoyer là-bas? dit-il.
- Construisons un pont.
- Voilà, c'est cela. Mais ça peut prendre des
années. Il faut que ce soit Croc en Jambe lui-même qui le construise."
C'est la raison pour laquelle Jaka monta, avec
le savoir-faire & la discrétion qu'il tenait de ses très distingués ancêtres une petite machination. Il tira des geôles princières deux condamnés qu'on avait oublié de dépecer, leur promit la
vie et la fortune, les envoya par la ville, comme deux voyageurs enfin de retour. Il les munit d'or et de joyaux, qu'ils dépensèrent à foison par les bordels et les auberges.
Dûment dressés par leur maître, ils parlèrent généreusement du pays par delà le gouffre du Nord, d'où ils prétendaient revenir. Le général fut assez vite informé de leur existence, et les
fit chercher. On les amena roidement devant sa face, où ils se laissèrent tomber au sol, tremblants de peur.
" Est-il vrai que vous avez franchi le gouffre?
rugit le géant.
- C'est vrai, bredouillèrent-ils.
- Menteurs! hurla le général. Comment êtes-vous
passés?
- Nous avons été enlevés par des aigles. Ils
nous ont posés de l'autre côté, dans leur nid. Mais nous avons pu nous échapper. Alors nous avons vu l'autre côté du monde, mentirent-ils.
- Ah oui? Et comment est-ce donc?
- C'est un pays d'or et de joyaux. Le
soleil ne s'y couche jamais, et la lune est à ses côtés. Il pleut de la lumière, et les femmes y ont des larmes de diamant.
De chaque fleur que l'on y arrache perle un
rubis. Les guerriers y chevauchent des dragons de lave...
- Assez! Comment-êtes vous
revenus?
- Un magicien nous a ramené, au moyen d'une
poudre. Il existe, Seigneur, une prophétie en ce pays, qui dit que lorsqu'un homme aura pu le conquérir, il deviendra immortel, et sera changé en dieu. Les guerriers, les femmes et les
fleurs seront à lui, ainsi que...
- Aaah! Jetez-les dehors!"
Les deux drôles, assez contents de s'en tirer à
si bon compte, détalèrent jusque chez Jaka, qui se fit raconter l'entrevue.
"Personne ne vous a vu venir ici? s'enquit-il
aimablement.
- Personne, Seigneur".
On les égorgea promptement.
Après une nuit de folie, où l'on lustra le sol
de son palais du sang de trois esclaves fugitifs éventrés là, Croc en Jambe se mit en tête de devenir immortel. Impossible de dresser des aigles. Il réfléchit longtemps, fit réfléchir autour de
lui. Et un jour - est ce lui, est ce un autre? Qu'importe, ce sont toujours les grands qui ont les idées; donc, un jour il trouva:
" Un pont! hurla-t-il, comme en s'éveillant
d'un songe. Construisons un pont."
Voici donc la raison pour laquelle la terre
grondait dans la steppe qui s'étendait devant le gouffre.
*
Dans une grotte de la Mère Montagne, vivait un
homme oublié des hommes. Au début de son installation, certains des villages au pied des gorges lui montaient des fruits ou du beurre, mais il cessa un jour de s'alimenter. On lui offrit alors
des corbeilles de fleurs, mais un soir il ferma les yeux et cessa de respirer.
Nul ne savait s'il était vivant ou mort, mais
jamais quiconque n'osa franchir l'entrée de la caverne. A l'approche, une main invisible se posait sur les épaules, et l'on se hâtait de redescendre vers les vallées.
Alors que depuis des vies d'hommes l'ermite
chevauchait les vents des royaumes les plus éloignés de nous, une lumière vint, comme une caresse & la voix de l'amour le plus pénétrant lui dit: "Viens, maintenant, mon fils; il est
temps".
Alors l'ermite ouvrit les yeux, et l'air
filtra par ses narines. Il se rasa & coupa ses cheveux par égard pour les hommes, et quitta son refuge.
Il marcha lentement, sans hâte, mais il
couvrait sans jamais arrêter des lieues de ses pieds nus, comme s'il ne foulait pas le sol. Quand il parvint dans la plaine, ses pas ne soulevèrent aucune poussière.
Il marchait depuis la montagne, et vint à
rencontrer l'armée en route. Un nuage s'en élevait, et un grondement sourd soulevait les cailloux du chemin.
Alors, il s'arrêta, puis s'assit à terre, comme
un pin planté dans le roc. Et ses racines filèrent vers le coeur du monde.
L'armée cessa son mouvement
furieux.
Les
eu Les eunuques et les premières femmes vinrent buter sur l'obstacle, comme des vagues sur une falaise. Le mouvement reflua, comme la mer se
rejette en arrière, et les éléphants rompirent le genou. Des hommes se brisèrent le cou. Les milliers d'ombres suspendirent leur poursuite, et le silence se posa comme un couvercle sur
la soupe qui bout.
Stoppé net dans le déflorement de deux petites
bergères qu'on lui avait amenées, Croc en Jambe se mit à hurler:
" Que se passe-t-il?
- Seigneur, il y a un homme, devant
nous.
- Un homme! Et alors?
- Seigneur, c'est peut-être un dieu? Il est
là, et ne bouge pas. Et nul n'avance.
- Aaah!".
D'une gifle il lança l'homme à terre, et
sortit de sa litière. Il avança jusqu'à l'ermite qui le regardait venir placidement.
" Qui es-tu? Que veux tu?
- Où vas tu? dit doucement
l'ermite.
- Vas-tu répondre à mes questions? Que
veux-tu?"
L'ermite regarda à travers les yeux du
général.
" Penses-tu passer ainsi chargé?"
Stupéfait, Croc en Jambe mit un moment à se
ressaisir. Le sable coulait entre ses doigts de pieds, comme si la terre se préparait à céder sous lui.
" Cesseras-tu de me regarder ainsi?
hurla-t-il."
L'homme ne dit mot.
Les gardes faisaient cercle autour du général
qui cria:
" Crevez-lui les yeux, &
avancez!".
Alors les gardes se saisirent de l'homme. On
lui creva les yeux à coups de dague, puis on le jeta à terre, & l'armée reprit sa marche en avant.
Seuls les éléphants bronchèrent lorsqu'ils
passèrent près du corps ensanglanté.
Le lendemain, l'armée parvint au bord du
gouffre. On avait beau scruter l'air, le regard ne parvenait pas à l'autre côté. C'était comme un rideau opaque, ou un miroir brillant qui ne renverrait pas d'image.
Les ingénieurs se mirent à l'oeuvre. Ils
dépêchèrent des hommes au bas du gouffre, par d'immenses cordes. Lorsqu'enfin ceux ci eurent touché le fond, ce que personne n'avait fait, de mémoire d'homme, ils inspectèrent la roche,
dressèrent un plan des lieux, enregistrant tous les détails qui peuvent satisfaire un ingénieur, puis on les remonta.
Les semaines & les mois passèrent. Les
carriers découpèrent la montagne la plus proche en blocs que les éléphants tiraient jusqu'au bord. Puis d'énormes treuils les descendaient au fond, interminablement. Pendant ce temps, la moitié
de l'armée que l'on avait descendu au fond érigeait des piliers. Au bout d'un an d'un labeur incessant, alors que les jeux de Croc en Jambe devenaient de plus en plus cruels, neuf cent arches se
dressaient, & chaque jour le général allait, sur son cheval feu, jusqu'au bout de l'ouvrage, scrutant l'air. Un jour, il finit par distinguer les tours d'une ville, & ses coupoles luisant
sous le soleil. C'était donc vrai!
Alors son agitation n'eut plus de bornes. Il
tua les hommes comme des mouches, dévora quelques enfants, & insulta les dieux.
"Plus vite, plus vite!". Il fouettait lui-même
les ingénieurs, les contremaîtres. Et puis un jour, il sut que l'ouvrage serait fini durant la nuit, & les deux bords enfin reliés. Mille arches!
Ce furent des heures terribles. Pour vaincre
les fantômes qui l'avaient poussé jusque là, il répandit autant de sang qu'en une année. Vaincre, ne pas dormir, briser tout ce qui résiste, courir, toujours, plus loin, plus
vite...
Au matin, il s'engagea sur le pont, suivi d'une
interminable file de femmes, d'hommes & d'animaux.
Lorsqu'il fut à la six cent soixante sixième
arche, le premier éléphant mit le pied sur l'ouvrage.
Lorsqu'il parvint à la huit cent quatre
vingt-huitième, le dernier éléphant s'engagea, suivi d'une bande de chiens errants.
Lorsqu'il mit le pied sur la neuf cent
quatre-vingt dix neuvième arche, la dernière ombre, tout juste morte de la nuit, y entra à son tour.
"Victoire!" hurla le général, triomphant, le
regard rouge comme le tigre en rut, limant ses dents l'une contre l'autre.
" Victoire!" glapirent les hommes. Et les
éléphants barrirent.
" Victoire" murmurèrent les
ombres.
Alors, le pont frémit, imperceptiblement. Une
onde passa, comme lorsque la main de l'amant effleure la joue de l'aimée. Et les arches fléchirent, comme lorsqu'elle baisse les yeux. Les piliers se couchèrent comme les cils sur ses
joues.
*
Lorsque le tumulte se fut apaisé, & la
poussière retombée, ne restaient plus que les attaches de bronze qui retenaient la première arche, & elles pendaient dans le vide.
Les oiseaux de proie tournèrent tout le jour,
en un nuage noir. Enfin le soleil se pencha vers la terre, & perça la première étoile; une silhouette apparut.
C'était un homme. Il marchait lentement, sans
hâte, & ses pieds semblaient ne pas toucher le sol. Il avança jusqu'au bord du gouffre. Ses yeux crevés semblaient voir loin devant lui. Il s'arrêta un instant, ou une éternité, peut-être,
comme s'il contemplait un fleuve, ou écoutait une chanson. Puis il dit à mi-voix: " J'arrive".
Il se remit en marche, franchissant les trente
pas qui le séparaient du gouffre, & s'engagea dans le vide, et le vide le portait.
Texte publié ici le 29 janvier 2010 pour la première fois, et avant (date perdue) sur NoT.
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