
L’usage juste de la parole
Au chapitre IV de la dernière partie des Voyages de Gulliver, intitulée « Voyage aux pays des Houyhnhnms », Jonathan Swift expose la rencontre de son héros, Gulliver, avec un peuple
d’équidés évolués, propriétaires d’un bétail particulièrement dangereux et répugnants : les Yahoos. Ceux-là ressemblent beaucoup à Gulliver, comme nous ressembleraient des humains
entièrement bestiaux et marchant à quatre pattes.
L’extrait que je présente ci-dessous a pour but d’ inciter à lire l’intégralité de cette œuvre. Ou à défaut, de prendre conscience que la morale d’un « honnête homme » anglais du
XVIIIème siècle ne différait guère de celle que nous ont transmis les chefs indiens d’Amérique, en ce qui concernait la vertu de la parole vraie.
« Pendant que je prononçais ces dernières paroles, mon maître paraissait inquiet, embarrassé et comme hors de lui-même. Douter et ne point croire ce qu’on entend dire est, parmi les
Houyhnhnms, une opération d’esprit à laquelle ils ne sont point accoutumés ; et, lorsqu’on les y force, leur esprit sort pour ainsi dire hors de son assiette naturelle. Je me souviens même
que, m’entretenant quelquefois avec mon maître au sujet des propriétés de la nature humaine, telle qu’elle est dans les autres parties du monde, et ayant occasion de lui parler du mensonge et
de la tromperie, il avait beaucoup de peine à concevoir ce que je lui voulais dire, car il raisonnait ainsi : l’usage de la parole nous a été donné pour nous
communiquer les uns aux autres ce que nous pensons, et pour être instruits de ce que nous ignorons. Or, si on dit la chose qui n’est pas, on n’agit point selon l’intention de la nature ;
on fait un usage abusif de la parole ; on parle et on ne parle point. Parler, n’est-ce pas faire entendre ce que l’on pense ? Or, quand vous faites ce que vous appelez mentir, vous me
faites entendre ce que vous ne pensez point : au lieu de me dire ce qui est, vous me dites ce qui n’est point ; vous ne parlez donc pas, vous ne faites qu’ouvrir la bouche pour rendre
de vains sons ; vous ne me tirez point de mon ignorance, vous l’augmentez. Telle est l’idée que les Houyhnhnms ont de la faculté de mentir, que nous autres humains possédons dans
un degré si parfait et si éminent. »
L’œuvre de Swift a été longuement analysée et commentée, à toutes sortes de niveaux. Je n’y ajouterai évidemment rien. Ce bref passage me permettra simplement d’insister sur un point crucial du
chemin de l’homme : ce qui est basé sur le mensonge, l’illusion, « ce qui n’est pas », est voué à la mort. Le vrai sens du mot chrétien « pécher » est : manquer la
cible. Mentir, aux autres, ou à soi-même, n’est rien d’autre que s’enfoncer dans l’erreur. Ce qui revient à errer, se perdre. Innombrables sont ceux qui errent dans le refus et la peur de la
vérité.
Augmenter l’ignorance, pour reprendre les mots de Swift n’est pas parler, mais dire ce qui n’est pas. Comment Être, dont la traduction en langage basique commence par « être en bonne
santé », si nous grouillons de paroles fantômes qui disent « ce qui n’est pas » ?
Avant de consulter le corps médical, dont la science est entièrement matérialiste et par conséquent vénale, sans doute vaudrait-il mieux chercher en nous-mêmes où se dissimule le
mensonge ? Comment vouloir la lumière, si nous bouchons les fenêtres de notre cave ?
Rien de plus facile, rien de plus difficile. Le plus facile est de tirer dessus quand on en a attrapé le bout. Le plus dur est de trouver le bout. Non pas qu’il soit caché bien loin. Les
indiens appelaient ça : la langue fourchue. En relations internationales, ça s’intitule : diplomatie, traduit du grec : double langage. Mais pour voir le début du bout qui mène à
la fin, il faut changer de lunettes. Et le genre de lunettes adapté n’est pas remboursé. Regardons quand même.
Comment changer le monde ?
Beaucoup disent que nous créons la réalité, et que nous pouvons donc la changer. Mais comment ? Il faut certainement se pencher sur deux questions : le projet, et les matériaux. Si la
réalité est un assemblage de briques, et que nos briques sont défectueuses, le projet le plus grandiose ne tiendra pas. Il me semble que, depuis l’éternité le projet est toujours le même :
une vie meilleure, un monde plus juste. Et on n’y parvient pas. Peut-être n’est ce pas dans le projet que réside le problème, mais dans la qualité des briques. Examinons les briques. Sont-elles
faites de ce qui est, ou de ce qui n’est pas ?
Les briques servent aux projets les plus vastes comme aux plus simples. Vivre en famille est un vaste chantier. Vivre avec soi-même également. Ce sont pourtant les plus simples. Pourquoi est-ce
si compliqué ?
Quels matériaux employons-nous ? Quelles sont les bases sur lesquelles sont établies nos relations, avec l’autre, avec nous ? Instruisons-nous, lorsque nous parlons, ou disons-nous ce
qui n’est pas, en croyant nous protéger ou en retirer un profit ?
Tout ce qui est construit sur le mensonge fait mal. Notre seule possibilité de création se trouve à ce simple niveau. Certes, c’est moins excitant que de foutre le feu, mais la porte, la seule
porte est là. Aucune autre, nulle part.
La violence n’est qu’une forme cristallisée du mensonge. Le mensonge (racine MEN, l’homme) est la source de tous les maux, qui en découlent dans un enchaînement imperturbable. Pourquoi se
plaindre des effets, quand on pourrait soigner la cause ?
Tant qu’on trouve des avantages à vivre dans le mensonge, pourquoi changer ? La maison brûle. Tout le monde a chaud, tout le monde a mal. Pourquoi attendre de sortir de l’état de
Yahoo ?
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