Incroyables enfants.
Moi, le bibliovore, qui ai lu des milliers de livres, j'ai quatre filles. Les amener à lire, j'y ai peu à peu renoncé.
Les temps changent, semble-t-il.
Des années durant, Marie a lu en boucle un seul livre : "Le petit monsieur tout seul". Révélateur, certes, mais un peu fermé. Le déclic, enfin, fut "Le Grand Secret", de René Barjavel.
Claire, il y a quelque temps, a lu Kessel, puis m'a demandé ce que j'avais sur Jeanne d'Arc. Enfin prise, la souris.
Jamais désespérer, jamais renoncer.
Vanessa, je ne sais pas. On parle longtemps, beaucoup,des vrais sujets de fond mais je ne sais pas si elle lit, ni ce
qu'elle lit.
Cécile, seize ans, a lu Farnese pour des raisons dramatiques qui lui sont propres.
En général, après le titre, ou un peu plus loin, mes filles, elle s'arrêtaient. On ne dira jamais assez aux auteurs combien le
titre de leurs volumes doit être assez nourrissant, en lui-même.
Un bon auteur doit rassasier son public avec le titre et la quatrième de couverture. S'il est excellent, inutile d'ouvrir le
truc.
Non, je plaisante. A moitié. Peut-être devraient-ils commencer par la fin ? Y a t-il un cimetière des fins de livres non lues
?
Cécile est arrivée un jour récent, un livre en main. Mi blagueur, je dis : Un livre ? Fais voir ?
Aux éditions Ad Solem, de François Cassingena-Trévedy, moine de Ligugé : "Étincelles II, 2003-2005", dont voici la 4ème :
"Des étincelles sont déjà venues au monde : en voici une nouvelle livrée, plus généreuse que la première, parce qu'à tous
égards le temps presse. Les temps à venir seront des temps d'extrême violence, où il n'y aura plus d'autre langage entre les hommes ni d'autre événement que la violence et où, par conséquent, il
faudra nous dresser de toute notre hauteur d'homme. En chaque étincelle réside une teneur de subversion qui, pour être infime, n'en est pas moins réelle".
Là, j'applaudis. Des années que j'essaie, en multipliant les mots, de dire ce que cet homme vient d'énoncer en quelques phrases.
Continuons :
"Face à ces temps, un autre Génie du christianisme est à écrire, non seulement pour l'avertissement des païens, mais à l'usage
des chrétiens eux-mêmes, parfois tellement sujets à une espèce de paupérisme de la pensée, du goût et du style qui n'est pas sans ajouter quelque violence à ce monde (note VJ : ouille, ça
va swinguer dans les patronages). "Qui nous roulera la pierre" (Mc, 16, 3) - celle que nous avons aujourd'hui sur le coeur et la conscience ? En vérité le Christ seul est capable de rouler
la pierre et d'écrire l'aurore au bas de nos pages les plus sombres. Tu solus Altissimus, Iesu Christe. Dès lors, tandis que beaucoup proclament que nous touchons à un crépuscule et que
nous le croirions presque nous-même, tant on s'acharne à nous le persuader, il y a tout à parier que nous sommes pour de vrai, enfin, au point du jour" (surlignage de VJ).
Là, les bras m'en tombent. Stupéfait, j'ouvre le livre : chapitre V, page 143 : "Approfondir la fenêtre. La fenêtre n'est pas
un objet, mais un mode d'être, un art d'être, une ascèse d'être. Elle subsiste et consiste dans un double détachement, puisqu'elle est détachable à la fois de l'extérieur et de l'intérieur entre
lesquels elle remplit simplement sa fonction de seuil et de médiatrice; elle fait prendre à l'un et à l'autre conscience d'eux-mêmes, comme elle leur fait prendre conscience l'un de
l'autre".
Page précédente : "Le monde actuel est à tous égards en voie de décomposition accélérée. En conséquence, la vertu très
particulière qui est réclamée de nous s'avérera être de plus en plus une espèce de solidité. Non pas une solidité volontariste dont le ressort serait une opposition systématique et violente à ce
monde, mais une solidité procédant de notre résolution intérieure en un élément extrêmement fin, et simple, et pur, qui nous permettra d'échapper à toutes les décompositions subjectives,
intellectuelles et spirituelles de notre humanité propre. Quelque chose d'enfantin et d'adamantin tout ensemble, quelque chose d'inaltérable et d'indivisible et de subtil qui, loin de signaler je
ne sais quel repliement farouche sur nous-même, nous conférera, pour l'utilité de tout le monde, la douce clarté - la douce charité - des étoiles".
Tu vas lire ça ? dis-je éberlué. J'en ai déjà lu plusieurs pages, répond-elle. Je regarde, la marque est page 72. Et ça va ? Ça
t'intéresse ? Oui, sinon, j'aurais pas lu tout ça. Il y a des mots que je ne comprends pas, il me faut le dictionnaire.(Effectivement, en fouillant un peu, il est clair que sa lecture ne fait
qu'effleurer le texte, mais quoi de plus normal ?) Comment tu l'as trouvé, ce livre ? Ben, chuis entrée dans une librairie, et puis il m'a plu, alors je l'ai acheté.
Ce petit récit pour dire que rien n'est jamais fini, plié, assuré, rien. Tant que la fin n'est pas écrite*, tout peut changer,
tout peut arriver. Même que les mômes se mettent à lire. Que les poules aient des dents. Que le jour se lève.
Pour reprendre les derniers mots du moine, que j'ai surlignés, allez, je les remets : "
Dès lors, tandis que beaucoup proclament que nous touchons à un crépuscule et que nous le croirions presque nous-même, tant on
s'acharne à nous le persuader, il y a tout à parier que nous sommes pour de vrai, enfin, au point du jour"
* Et même ça c'est pas sûr. L'un des premiers livres que j'ai lu "l'Étoile Matutine" de Pierre Mac Orlan, j'avais 9 ans, j'étais pensionnaire, je m'en souviens encore : la fin était triste et
m'avait bouleversé. La nuit d'après, je l'ai récrite.
Donc, pour prendre un terme niouédge : j'ai créé un univers parallèle.
Derniers Commentaires