


J'étais à la banque, souverain maître ou rouage principal de l'univers moderne.
Il y a une dizaine de jours, j'ai perdu/me suis fait piquer je ne sais pas trop tout un tas de cartes bancaire vitale et j'en passe.
Me v'là donc en train de faire la queue au guichet, muni de la preuve (pas perdue, elle) que je suis moi et pas un autre (en attendant la puce).
Dans les banques, dans les postes, dans les gares, y a des barrières en peinture au sol. Barrière, je l'ai dit, mais je ne crois pas une seconde que ce sont des
barrières. Non, ce sont des marques.
Deux dames devant moi attendaient sur leurs marques. Pas une n'avait dépassé son cantonnement d'un quart de centimètre. Et, mécaniquement, quand le gonze qui
emmerdait tout le monde depuis une plombe a enfin consenti à virer son derche, pour dire les choses façon Audiard, tout le monde a avancé d'une marque.
Bravo, quel ballet. Faudrait le voir en accéléré. Les caméras sont faites pour ça. Rien que pour faire mon désagréable, j'ai pas avancé. J'aurais dû, étant le
troisième, la première ayant enfin accédé au guichet, prendre place sur la seconde marque. Tout le monde suit ? Personne derrière n'a rien dit. Aucune alarme n'a sonné.
Quand enfin la deuxième dame est parvenue au guichet, j'ai fait un pas. Je l'avoue honteusement, j'étais contraint par le challenge que je m'étais mis tout seul. Je
sentais trop le poids des autres derrière : alors, y va y aller, le gros ? P...mais il est naze ou quoi ?
Donc j'ai fait un pas pour poser un peu de pression.
Bien sûr, quand ça a été mon tour, j'y suis allé franco au guichet. Deux personnes derrière moi ont alors mécaniquement pris leur place sur les marques.
C'est ainsi que nous vivons. Notre univers est balisé, et tout le monde y croit. Stationnement interdit, ça ne veut pas dire qu'on n'a pas le droit de se garer. Ça
veut dire qu'en se garant, on encourt le risque de perdre du temps, de l'argent, et son sang-froid. Mais si en contrepartie on gagne un peu d'estime de soi, ça vaut le coup.
Puéril, dérisoire, j'entends. Si si, j'ai très bien entendu. Et je réponds, du haut de mon satellite : "Un petit pas pour l'homme, un grand pas pour
l'humanité".
Sur la route, idem : une ligne blanche, c'est pas un mur. La franchir ne va pas abîmer votre bagnole, sauf si un indésirable arrive en face. Mais souvent, sur des
routes de campagne, on trouve des gens roulant au pas derrière un tracteur, alors qu'ils auraient dix fois le temps de passer. Incroyable.
Petit, j'avais lu dans le fameux et incontournable journal de Mickey qu'une poule ne franchissait pas une ligne blanche tracée à la craie. Aujourd'hui, j'en doute
un peu, car les miennes passent partout. Mais bon, ça dépend peut-être des poules.
Hé bien, il y a des gens qui passent leur vie derrière ces lignes tracées pour eux, comme si c'étaient des murs.
Ce qui vaut pour le visible est hélas évidemment vrai pour ce qui relève du domaine de la pensée.
Certains n'ont jamais dépassé le mur de leurs acquis contraints, ou de leurs contraintes acquises.
Dans "Je voudrais pas crever", Vian parle de marcher en robe sur les boulevards. Puéril et dépassé, bien sûr - si si, j'ai très bien entendu - mais indispensable.
La transgression est indispensable.
Les lois sont faites pour être enfreintes, c'est l'évidence même. Les marques doivent être piétinées, les usages renversés, ne serait-ce qu'une fois.
Personnellement, je le fais tant que je peux, afin de ne pas perdre la main.
Parce que l'habitude est lourde, de se conformer, pesant le regard des autres, ces chers M. Smith.
Les lois des hommes sont à l'esprit ce que la gravité est au corps.
Il faut donc souvent secouer la poussière, afin de rendre l'esprit léger.
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