Dès qu'on est entré dans la voie sans retour de la découverte de soi, il faut accepter d'y rencontrer des monstres. Dès le début de sa Divine Comédie, Dante avertit : Toi qui entres ici, abandonne toute espérance !
Depuis quelques années, je sais que l'indispensable exploration passe par la chair. La psychanalyse qui se focalise sur les productions oniriques est
insuffisante.
Pourtant, les rêves sont une puissante voie de connaissance. Mais, s'ils peuvent rendre compte de la situation et donner du recul, ils sont impuissants à
guérir.
J'ai relaté ici un voyage intérieur. Voyage au centre de la Terre.
Jules Verne doit être lu attentivement.
Cette semaine, peut-être à cause d'un excès de poivre blanc, j'ai vécu une nuit horrible : j'avais le feu aux entrailles. N'ayant aucune confiance en la pseudo
médecine, j'ai avalé du khuzu que m'a donné Mme VJ, qui m'a permis de traverser en apnée une journée de labeur.
Si le khuzu fait baume, la raison du mal demeure. Je sais comme mon ventre est depuis toujours la région sensible de ma géolocalisation. A vif, le ventre. On a tout
fait, régression, hypnose, transe : découvert un vieillard très grand et décharné dont le ventre et les jambes ne répondaient plus, images de guerre, d'obus ou d'explosion, de
lames perçant les tripes, mais rien de cela ne permet d'avancer, de résoudre.
Ce dimanche matin, éveillé vers cinq heures, j'ai du temps. La douleur est toujours là, tapie. J'y vais. Je dirige ma conscience vers elle, j'y entre, je lui parle,
je lui dis, comme à un animal craintif : Viens. Viens.
Comme le renard du petit Prince, il faut du temps pour qu'elle accepte. Viens.
J'ai conscience que mon ventre est, comme les souterrains des villes, le refuge de
tout ce que ma conscience honteuse a balayé loin de sa vue. Tous les comportements que la peur du regard des autres m'a amené à expulser y sont tristement descendus, dans l'oubli des
abysses.
C'est un royaume indépendant, une cour des miracles, nourrie de rebuts, d'excréments, d'énergies basses, de ressentiment. Un monde qui souffre et appelle lumière et
reconnaissance.
De profundis clamavi ...
J'y vais. Viens, ouvre toi, laisse-moi entrer. Et alors ça bouge.
D'abord, une sorte de dôme luisant et humide, gris vert, c'est le dos d'une bête sous-marine, énorme, qui émerge, qui occupe l'espace et gonfle mon ventre bien au
delà de son volume réel.
Une pieuvre, peut-être. Calmement, je la considère. Viens. Et des torrents de noir pur envahissent ma vision, comme des nuages d'encre. L'encre sert d'écran aux
poulpes.
Elle se vide et l'horizon est d'un noir de jais. Quand on en parlera, plus tard, Mme VJ me dira que les anciens chinois considéraient que l'homme est le réceptacle
de neuf vers, dont celui de l'estomac ou des boyaux.
Je n'ai pas peur, je ne veux pas le tuer, juste attentif à ne pas perdre le contact. La douleur bouge parfois. Un peu au dessous, mais parfois sous et même au
dessus du nombril. Rester dedans. Ouvre-toi, viens.
Soudain, surgit l'image d'une silhouette chétive d'enfant, maigre, mal assuré sur ses jambes, prêt à tomber, en avant, en arrière,comme si le vent allait
l'emporter, vêtu de bleu. Viens, viens sur mon coeur, viens. Dans des traînées d'encre, la silhouette s'affermit et vient vers moi, vers mon visage. A chaque pas, elle grandit, devient jeune
homme, homme, toujours vêtue de bleu, puis des hommes en marche, qui montent vers mon visage, pesants, nombreux, venez, venez, venez sur mon coeur. Rien de sentimental, de l'émotionnel purifié.
Et la foule des hommes en bleu monte vers moi.
Je me suis éveille vers 9 heures.
Les religions que le monde cherche aujourd'hui à tuer pour les remplacer par le culte exclusif du pognon ont été le vecteur de la conscience aussi bien que les
pires tortionnaires de l'histoire. A leur compte, on peut inscrire les périodes de jeûne du Carême et du Ramadan, par exemple, même si aujourd'hui c'est du foutage de gueule - les pieux
muslim qui attendent le soir pour s'empiffrer comme des porcs, les chrétiens qui se goinfrent de poisson le vendredi.
Elles ont quand même transmis le souvenir des anciennes traditions qui, comme aujourd'hui encore dans le culte du peyotl ou les recherches de vision,
obligeaient parfois à une privation de nourriture.
Parce que l'accumulation de bouffe est une aumône faite à nos démons, nos pauvres, notre peuple maudit et refoulé. Le jeûne les affame et les révolte ; alors
ils sortent et se montrent à nous qui faisions comme s'ils n'existaient pas, sous le noir visage de nos terreurs accumulées et fermentées.
Nos démons, s'ils hantent nos psychismes et se manifestent dans nos comportements, vivent au fond de nos entrailles. Ils y ont leur tanière.
C'est là qu'ils ont élevé leurs tentes, près des décharges de nos châteaux, de nos villes de verre, de nos somptueuses vitrines. Nos démons, sauf exception,
sont les fantômes des cadavres de ce que nous ne voulions pas voir ou paraître, et que nous avons cru pouvoir maudire et refouler.
Le monde d'aujourd'hui qui jette à la rue tout ce qui n'entre pas dans ses théories et ses statistiques économiques est profondément malade, et s'enfonce un peu
plus à chaque fois qu'il rejette, parque ou massacre les indésirables.
Il n'est que l'image de nous. Se révolter contre le monde sans reconnaître les taudis qui hantent nos propres décharges intimes, et nous font mal, c'est minable et
pitoyable.
Comme le dit la science des anciens, la charité, bien ordonnée, commence par soi-même.
D'un autre côté, que les rênes du monde soient entre les mains de fous qui ne savent rien de cela et donc parfaitement aveugles est stupéfiant.
De profundis clamavi...
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