Partager l'article ! Buzzati : la nouvelle, 1942: Le maître Arturo Saracino, trente-sept ans, déjà au sommet de la gloire, était e ...
Le maître Arturo Saracino, trente-sept ans, déjà au sommet de la gloire, était en train de diriger au théâtre Argentina la huitième symphonie de Brahms en la majeur, opus 137, et venait à peine d’attaquer le dernier mouvement, le glorieux « allegro appassionato ». Il allait donc son chemin sur l’exposition du thème initial, cette sorte de monologue lisse, obstiné et pour dire vrai un peu longuet, dans lequel se concentre pourtant peu à peu tout le poids d’une puissante inspiration qui explosera vers la fin, et les auditeurs l’ignoraient mais lui, Saracino, et tous les instrumentistes le savaient et, bercés par le chant des violons, ils dégustaient cette approche enchanteresse du prodige qui bientôt allait les entraîner, les exécutants comme tout le reste du théâtre, en un merveilleux tourbillon de joie.
Ce fut alors qu’il prit conscience d’être abandonné par le public.
Pour un chef d’orchestre, c’est la plus angoissante des expériences. Pour des raisons inexplicables, la participation des auditeurs diminue. Mystérieusement, il s’en aperçoit aussitôt. Alors l’air lui-même semble se vider ; ces mille, deux mille, trois mille fils secrets tissés entre les spectateurs et lui, et où il puise la vie, la force, la nourriture, se relâchent ou se dissolvent. Jusqu’à ce que le maître demeure seul et nu dans un désert glacé, entraînant à grand-peine une armée démoralisée.
Cela faisait bien dix ans qu’il n’avait plus connu cette terrible épreuve. Il en avait perdu jusqu’au souvenir, le coup en était d’autant plus dur. Et cette fois la désertion du public était à ce point soudaine et sans appel qu’il en demeurait le souffle coupé.
« Impossible, pensa-t-il, ce ne peut être de ma faute. Je me sens parfaitement en forme ce soir, et l’orchestre semble comme un jeune homme de vingt ans. Il doit y avoir une autre raison ».
En effet, tendant désespérément les oreilles, il lui sembla percevoir dans le public, derrière lui, tout autour, par-dessus, comme un brouhaha feutré. Un faible grincement lui parvint d’un balcon, juste à sa droite. Et il entrevit du coin de l’œil, au parterre, deux ou trois ombres qui se glissaient vers une sortie latérale.
Quelqu’un, au poulailler, enjoignit impérieusement le silence et l’obtint. Mais la trêve fut de brève durée. Rapidement, comme issu d’une incoercible fermentation, le murmure reprit, accompagné de froissements, de chuchotements, de pas furtifs, de bruissements clandestins, de déplacements de chaises, de bruits de portes.
Que se passait-il donc ? D’un coup, comme s’il venait à l’instant de le lire sur un journal, le maître Saracino sut. Probablement transmise peu avant par la radio, emmenée au concert par un retardataire, une nouvelle venait d’arriver. Quelque chose d’épouvantable avait du se passer quelque part sur la terre, et se précipitait maintenant sur Rome. La guerre ?
L’invasion ? L’annonce d’une prochaine attaque atomique ? A cette époque là, les spéculations les plus pessimistes étaient possibles. Mille pensées angoissantes et mesquines vinrent se glisser entre les notes de Brahms pour l’assaillir.
Si la guerre éclatait, où allait-il envoyer sa famille ? Fuir à l’étranger ? Mais qu’adviendrait-il de sa villa à peine construite dans laquelle il avait englouti toutes ses économies ? Certes, de par son métier même, Saracino était un privilégié. Où qu’il se trouvât, célèbre comme il était, il ne pouvait mourir de faim. Et puis, il est notoirement connu que les Russes ont un faible pour les artistes. Mais il se souvint alors avec horreur, qu’il s’était passablement compromis deux ans plus tôt, en signant, avec de nombreux autres intellectuels, un manifeste anti-soviétique. Vous pensez si ses confrères allaient oublier de le rappeler aux occupants ! Et sa jeune sœur ? Et les chiens ? Il se sentait tomber dans un puits de tourments.
Au demeurant, cela ne faisait plus l’ombre d’un doute : c’était l’indication d’une catastrophe foudroyante qui venait de parvenir. Avec le minimum de la décence imposée par la tradition du théâtre, le public était en train de déserter scandaleusement. Chaque fois qu’il levait les yeux au balcon, Saracino notait toujours plus de vides. L’un après l’autre, ils s’en allaient. Leur peau, l’argent, les provisions, l’affolement, il n’y avait plus une minute à perdre. Alors, Brahms, vous pensez !... « Quels lâches ! » pensa Saracino, à qui il restait encore dix bonnes minutes de symphonie avant de pouvoir bouger ». « Quel lâche je suis ! », se dit-il aussitôt, prenant conscience de l’abjecte panique qu’il avait laissée l’envahir à son tour.
Tout allait vers la débandade, en lui comme devant lui. Les mouvements, désormais purement mécaniques, de sa baguette, ne transmettaient plus rien à l’orchestre qui s’était à son tour inévitablement rendu compte de la dissolution générale. Et bientôt on allait arriver au moment décisif de la symphonie, à la libération, à la superbe envolée. « Quel lâche je suis ! », se répétait Saracino. Il en avait la nausée. Les gens s’en allaient ? Les gens se moquaient de lui, de la musique, de Brahms pour courir sauver leurs misérables existences ? Et alors ?
Il comprit soudain que le salut, l’unique échappatoire, la seule fuite unique et digne était pour lui, comme pour tous les autres, de demeurer, de ne pas se laisser entraîner, de continuer son travail jusqu’à la fin. A la pensée de ce qui se passait derrière lui dans la pénombre, de ce qui se préparait à lui arriver à lui-même, la rage le prit.
Il se secoua, releva sa baguette et, jetant aux musiciens un terrible et joyeux coup d’œil, d’un coup rétablit le flux vital.
Un certain arpège descendant de clarinette l’avertit qu’on approchait enfin : l’attaque allait commencer, la sauvage cavalcade grâce à laquelle la huitième Symphonie emportée des plaines de la médiocrité vers les cimes, avec les chevauchements typiques de Brahms, en puissantes rafales, s’élève verticalement pour enfin tout dominer victorieusement dans une lumière suprême, comme un nuage.
Il s’y jeta avec une fougue décuplée par la colère. L’orchestre à son tour, secoué par un frisson, se cabra, oscillant peureusement pour une fraction de seconde, puis partit au galop, irrésistible.
Et alors le tumulte, les murmures, les coups, les bruissements, les pas, le va-et-vient cessèrent, nul n’osa plus bouger ni souffler, clouée sur place l’assistance demeura, non plus saisie par la peur mais par la honte, tandis que dans la fosse, sur les antennes argentées des trompettes, flottaient les bannières.
Traduit par Michel Breitman
Après l’explosion
Nul ne l’a sue
Le jour d’après
Coule la lave
Brûlent les cendres
Lave la lave
Mange la louve
Larmes sans sel
De régime
Cuit et recuit
Frottent les cendres
Récurent
Pas encore nu,
Pas tout à fait ?
Restent des choses
Bien accrochées
Des salissures
De vieux fantômes
D’anciennes guerres
Qui peut le faire, si ce n'est toi ?
Nettoie
Les notes glissent
Comme des larmes
Gouttes de feu
Sur la paroi
Qui m’a volé le cœur ?
Qui m’a trempé vivant,
Comme une lame ?
Qui m’a fouetté les yeux,
M’a déchiré le ventre
Me baisant les paupières
Et m’enduisant de baume,
Me prenant par la main,
Pour me conduire
Dehors ?
LE BUT DE LA QUÊTE EST DE N'AVOIR
NI BUT, NI QUÊTE
***
QUE SAIT-IL DE LA PESANTEUR,
CELUI QUI N'EST JAMAIS TOMBÉ ?
***
C'EST SOUVENT LORSQU'ELLE S'ENFUIT QU'ON PERÇOIT L'ESSENCE DE LA BEAUTÉ
***
LA MER A DES MILLIARDS DE VAGUES QUI BATTENT TOUS LES RIVAGES. OU EST LE CENTRE DE LA MER ?
***
CE QUI EST MORT N'A AUCUN POUVOIR SUR CE QUI EST VIVANT
SEULS LES MORTS CRAIGNENT LES MORTS
***
QUAND LE NID BRÛLE, LES OISEAUX S’ENVOLENT
***
C’EST DANS LA CHUTE QUE LES AILES POUSSENT
***
CE QUI PEUT ÊTRE PERDU EST SANS VALEUR
***
LA MAISON EST PLUS GRANDE QUE LA PORTE
***
L’ERREUR EST LA VOIE
***
LA ROUTE EST DURE A CELUI QUI BOÎTE
***
LA LUMIERE DE L’ETOILE EST DANS L’ŒIL QUI LA REGARDE
***
LES PETITS NOURRISSENT LES GRANDS
***
LES RICHES ONT UNE BOUCHE
MAIS PAS DE MAINS POUR LA REMPLIR
C’EST POURQUOI IL LEUR FAUT
DE NOMBREUX SERVITEURS ;
CEUX QUI ONT DE NOMBREUX SERVITEURS
NE SAURAIENT VIVRE SEULS,
CE SONT DONC DES PAUVRES ;
CELUI QUI PEUT VIVRE SANS SERVITEURS
EST DONC LE VERITABLE RICHE.
***
VIVRE C’EST REVENIR SUR SES PAS
***
LA NUIT LAVE LE LINGE DU SOLEIL
***
LES RUISSEAUX EMPORTENT LES MONTAGNES
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UNE EPINE DANS LE PIED DU GENERAL : L’ARMEE S’ARRÊTE
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UN PORC EN HABITS DE SOIE RESTE UN PORC,
COMME UN DIAMANT DANS LE FUMIER
RESTE UN DIAMANT.
MAIS LA PLACE D’ UN DIAMANT
EST DANS UN ECRIN DE SOIE,
ET CELLE D’UN PORC DANS LE FUMIER.
***
COMME SEULE L’EAU ETANCHE LA SOIF,
SEULE LA JUSTICE COMBLE LA FAIM DE JUSTICE
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DU COLIBRI A L’AIGLE, IL EXISTE DE NOMBREUX OISEAUX
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LE DEDANS REGLE LE DEHORS
***
L’EPONGE BOIT LE VIN RENVERSÉ
ET LA ROSÉE DU MATIN
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LORSQU'IL DECOUVRE LE MIEL,
L'OURS OUBLIE LA PIQÛRE DES ABEILLES
Quand à un livre je me livre , ce que je lis me délie.
Je me demande pourquoi on n'a pas encore une loi qui oblige à faire bouillir les bébés à la naissance, afin qu'ils soient parfaitement stérilisés.
Circuler, pour mieux s'ôter.
Toute notre vie, on attend une grande cause pour se lever, et on passe sa vie accroupi, à croupir.
Le lucane aime prendre l'R le soir à sa lucarne.
Ce qu’il y a de bien dans l’état de siège, c’est qu’on prend le temps de s’asseoir.
Les oiseaux sont les poissons du ciel,
nous en sommes les crabes
Heureux les déjantés, ils quitteront plus facilement la route commune!
L’argent n’a pas d’odeur, mais il y contribue.
Un vrai sosie, c’est invraisemblable.
Quand je grossis, je m’aigris ; et quand je m’aigris, je grossis.
Joindre l’utile au désagréable : se faire renverser par une ambulance.
Le journal du paradis, c’est le Daily Cieux.
Yfaut et Yaka sont dans un bateau ; Yfaut tombe à l’eau, Yaka l’repêcher.
Chaque matin, s’ils ne sont pas morts, les vieux vont aux nouvelles.
Le poète a latitude d’explorer toutes les longitudes.
Etre réduit à la portion congrue, c’est fort peu. Moins, c’est incongru.
Peut-on dire de quelqu’un
dont la vie dépend des autres pour tout qu’il est riche ?
La bouche est elle riche ?
Peut-on dire de quelqu’un
qui n’a rien à attendre des autres qu’il est pauvre ?
Les mains sont elles pauvres ?
Curieux comme mystique s’oppose à mastoc.
On a mis bien des ouvrages majeurs à l’index.
Quand le brouillard tombe, on voudrait qu’il se casse.
Au matin, la nuit tombe de sommeil.
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