Le capitaine ad hoc guettant les embâcles...
Depuis le temps que Mme VJ me susurre que ce serait super de faire une croisière, je me suis enquis de ce qu'offrent d'une part le marché, et d'autre part le
contenu de ma tirelire.
Las, même deux jours sur un vulgaire canal me paraissaient aussi dispendieux que les fastes d'Héliogabale. Je commençais à désespérer de procurer cette petite joie
à ma moitié lorsque je tombai sur un club de canoë qui fait de la location sur la rivière Allier.
Si l'aspect confortable et grandiose de la croisière est un peu absent, le côté héroïque, tarzanesque et économe de la chose me séduisirent promptement, d'autant
que le dernier achat de Santenay (Uny Prieur 2007) grève encore douloureusement mon modeste budget.
Je craignais un peu qu'elle ne sous-estime la proposition, mais non. Tout ce qui est aqueux lui agrée (et même le piano, aurait dit Bobby Lapointe).
Nous voici donc ce samedi-là acheminés par une jeune fille souriante et compétente à pied d'oeuvre, à l'aval du pont de la petite ville de Châtel de Neuvre dans
l'Allier, qui a pour principal titre de gloire d'avoir été le fief du premier Bourbon connu, un certain Archambault, ancêtre des rois qui portèrent son nom, avec pour but : Moulins sur Allier, soit une vingtaine de kilomètres par la route, un peu plus en suivant les méandres de cette rivière qui se jette ensuite dans la
Loire.
Première question à résoudre : qui passe devant et qui derrière ?
Le principe sommaire étant que le premier propulse, c'est le muscle, l'autre barre, c'est le cerveau. Sommaire parce que bien rôdés, les deux font un peu des deux.
Vous suivez ?
Bon prince, je pris le rôle du muscle et laissai avec une certaine légèreté le rôle du barreur à Mme.
S'agissant d'une croisière gastronomique, nos cales regorgeaient de toutes sortes de victuailles rustiques : oeufs durs, tomates, chips bio, eau (si si, je bois de
temps à autre ce truc de plus en plus glauque, par exemple lorsque mon épouse oublie opportunément d'approvisionner), thé, gingembre confit.
Nous n'avions oublié que la crème solaire mais bon, nos couennes sont déjà rompues à l'exposition.
Chantant intérieurement "il était un petit navire", nous enfilâmes les gilets de sauvetage sous l'oeil attentif de la donzelle de garde, nous promettant de les ôter
au plus vite.
Et nous voilà partis.
Assez rapidement, il m'apparut que notre frêle esquif risquait de devenir notre tombe. Car étant devant et observant à loisir les branches mortes issant de l'eau,
j'avertissais, tel le capitaine Haddock, ma moitié moussaillonne d'avoir à tendre à babord ou à tribord.
Et curieusement, à chaque fois, et malgré mes coups de rame frénétiques, nous frôlions l'obstacle de justesse. Au bout d'une demi-heure d'efforts titanesques afin
d'éviter la culbute, le demi-tour ou l'échouage, me vinrent des doutes quant à la compétence de ma partenaire. Quelques échanges verbaux plus ou moins amènes m'apprirent :
1) qu'elle essayait de m'aider à pagayer, donc à nous propulser, en ramant bien loin du bord, ce qui de l'arrière, oriente nécessairement l'esquif à l'inverse
;
2) que n'ayant pas parfaitement saisi de quel côté il faut agir pour obtenir l'effet désiré, elle faisait des expériences variées ;
3) et que parfois, elle confond la droite et la gauche, qu'elle n'y peut rien, c'est de naissance, c'est comme ça.
Bon, admis-je, aussi épuisé que si je drivais le paquebot France. Plus que 4 heures à éviter la baignade. Gardons le gilet.
La prochaine fois, je passerai devant, proposa-t-elle ravie. Car l'affaire lui plaisait bien. Certes, nous ne naviguions point sur un bateau rupin, mais déjà nous
flottions, et elle aime ça, et le calme ambiant était parfaitement délicieux, lorsque nous cessions, elle, d'envoyer le bateau un peu partout et moi de m'y opposer.
Je parvins peu à peu à lui expliquer la différence entre propulser (la rame au droit de la coque) et barrer (au plus loin de la coque), et alors nous entrâmes dans
la merveille.
Partout, des oiseaux. Hérons, buses, corneilles, merles,
faucons. Partout les grèves désertes et les champs de galets. Parfois la rivière s'étale et le courant s'efface, et le bateau passe au ras du lit, et parfois un grand courant nous emporte vers
les berges et l'eau profonde.
Nous découvrîmes des cités oubliées des hommes, et inconnues de la plupart, où nichent les hirondelles par centaines. Nous rencontrâmes le haut château de dame
Cigogne qui nous observait de loin.
Nous regardâmes voleter les belles demoiselles vertes et
bleues.
Le soleil cuisait mais le vent nous massait généreusement de ses mains fraîches.
Le lit de la rivière est semé d' embâcles qui peuvent renverser un petit bateau. Il faut donc les
repérer et les éviter. Lorsque Mme VJ fut un peu rôdée, ce fut chose facile.
Un embâcle peut se cacher sous le fil d'eau, invisible, et ne provoquer qu'un trouble de la surface, ou sortir plus ou moins largement. Certaines branches
dansent dans le courant. Je conservais les yeux fixés sur l'un deux, qui fendait la surface de quelques centimètres, lorsqu'un cri m'échappa : "Un saumon !"
Ce n'était pas la pointe d'une branche reposant sur le fond, mais la nageoire dorsale d'un gros saumon, qui remontait le courant comme un coureur de fond, à coups
de boutoir, et jamais nous ne vîmes une pareille chose bouleversante, que la volonté inflexible de cet être solitaire lié à son but qui croisa à un ou deux mètres de notre bord.
La cité des hirondelles est belle comme un temple oublié, le nid des cigognes comme la retraite d'un ermite au faîte d'une montagne, mais le voyage du saumon
restera gravé en nous.
Ce fut tellement inattendu que l'appareil photo est resté au fond du bateau.
Pour rire, alors que nous passions sous le pont d'une grand route, je dis à Mme VJ : "Jusque là, ça a été facile, mais maintenant attention, parce que ça va
monter".
M'attendant à l'entendre rire, je ne fus pas peu étonné de l'entendre répondre dans un bel élan sincère : "Ha, ça monte, plus loin ? Alors ça va être plus dur
?"
Dans mon étonnement, je restai un instant silencieux, avant de lui demander si elle avait bien réfléchi à mes propos. Il fallut un peu de temps avant qu'elle se
rappelle qu'en général, lorsqu'elle n'est pas bouillie, l'eau a une tendance constante à se diriger vers le bas.
Hilare, le soir, je fis part de cette surprenante répartie à mes filles, mais aucune ne vit le cocasse de la situation. Au contraire, elles se demandaient avec
un peu d'embarras ce qu'il y avait de drôle. Avec les femmes, on va de surprise en surprise. Surtout en ce qui concerne les sciences naturelles et les grandes lois de la création.
Peu à peu, nous vîmes des voitures, des parents en bedaine rougissantes et chiards hurlants, des vélocipédistes et autres barbecuiseurs, boulistes et sûmes que le
périple allait prendre fin.
Dans le retour à la civilisation, il y a une chose qu'elle est vraiment très très bonne : c'est le bar de la plage avec ses bières pression.
Il faut de tout, pour faire un monde.
Les embâcles
Toujours plus haut !
Toujours aussi beaux...
C'est après que ça commence à monter...
L'étonnant village des hirondelles troglodytes.
Derniers Commentaires